L’immigration, un problème économique ? (Déchiffrage, numéro 6, Arte, 2015)

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En collaboration avec le magazine Alternatives Economiques, cette émission, le numéro 6 de Déchiffrage, sur ARTE, une collection dirigée par Jacques Goldstein, dont Caroline Pochon est réalisatrice (en collaboration avec Gualberto Ferrari) fait appel à l’expertise de nombreux chercheurs, et part à la rencontre de témoins aux Etats-Unis, en Suède ou en Italie, montre, d’après Télérama « l’impact des finances publiques de l’immigration est positif, contrairement aux allégations de certains politiques (…). Les réalisateurs pointent les intrumentalisations politiques de l’immigration et déroulent une contre-argumentation béton, chiffres, témoignages, et éclairages de spécialistes à l’appui. » (Marie-Hélène Soenen). Diffusion le 10 novembre 2015 sur ARTE.

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ENTRETIEN AVEC LA REALISATRICE CAROLINE POCHON, PAR MARIE-HELENE SOENEN (Télérama) :

Arte : “Déchiffrage” détricote avec pédagogie les idées reçues sur l’immigration (diifusion, 10 novembre 2015) Marie-Hélène Soenen, Télérama.fr ( Publié le 10/11/2015)

Co-réalisé par Caroline Pochon et Gualberto Ferrari, ce numéro de Déchiffrage nous incite à déconstruire les fantasmes sur l’immigration. Quel est son impact réel sur notre économie ? Désastreux, comme le clament certains politiques de droite et du Front national ? Le documentaire permet une prise de recul nécessaire sur la question, tandis que la campagne pour les élections régionales, dont le premier tour aura lieu le 6 décembre prochain, bat son plein sur des thématiques nationales, dont l’immigration.

Sait-on seulement de quoi on parle ? Quelle est la différence entre un étranger et un immigré ? Quels sont les chiffres de l’immigration légale et illégale ? Avec son sens de la pédagogie habituel, qui mêle efficacement entretiens pointus et fraîcheur d’une « datavisualisation » (emploi d’infographies intelligibles en un coup d’œil) sémillante, Déchiffrage détricote les principaux préjugés qui encombrent le débat public. Entretien avec la réalisatrice.

Quand on emploie le terme « immigré », on ne sait pas vraiment de quoi on parle…

L’idée de ce documentaire est d’épingler et de déconstruire les idées reçues sur l’immigration : les immigrés nous prennent notre travail, coûtent à l’Etat, sont sous-qualifiés… Quasiment tous les économistes, qu’ils soient libéraux ou keynésiens, défont ces préjugés. Mais avant même d’entamer ce travail, il est essentiel de définir ces termes, qu’on emploie à tort et à travers. Tous les mots sont historicisés, il est important d’en connaître le contexte. On s’arrête par exemple sur l’expression « Français de souche », dont s’est saisie l’extrême droite.

Le démographe Hervé Le Bras explique qu’elle était massivement employée sous le régime de Vichy. Pas besoin de connaître toute l’histoire du vocable, on voit bien quel est le fil rouge. Le mot « immigré » est souvent brandi, mais qu’englobe-t-il ? Un petit schéma au début du film montre que 1/5 des personnes vivant en France, voire plus, sont « d’origine immigrée ». Il y a des mariages, des métissages… jusqu’à quelle génération va-t-on remonter pour dire « toi tu es un vrai Français » ? On se dit que cette histoire d’immigration est tout de même bien une construction. Dès qu’on tente de l’analyser de manière rationnelle, on ne sait plus de quoi on parle.

Justement, rationnaliser, prendre de la distance, apparaît aujourd’hui essentiel, alors que le discours politique joue sur la peur et l’émotion…

Une centaine de milliers de personnes rentrent dans notre pays chaque année, pour 66 millions d’habitants. Avant de dire « on ferme les frontières », il faut prendre en compte les ordres de grandeur, ce n’est rien du tout par rapport à la masse des gens qui vivent sur le territoire. Il faut distinguer la perception émotionnelle et la réalité. Vous allez voir un médecin parce que vous avez mal à la jambe, mais ce n’est pas là que se situe la source du problème et vous n’êtes pas forcément capable de le comprendre. Les économistes, et les journalistes qui vulgarisent leur pensée, sont comme des médecins qui essaient de localiser la cause, qui essaient de dire « le problème n’est pas dans votre jambe, mais dans votre moelle épinière ».

Quand on parle d’immigration, on confond souvent le symptôme et la cause. Je pense qu’en ce moment, ce n’est pas de l’immigration que souffrent les gens. Ils ont mal parce que leur revenu diminue, parce qu’ils ont peur de perdre leur emploi ou leur retraite, parce qu’ils sentent que la crise les touche. De là à dire « c’est de la faute des immigrés », et que si on les « retire », les Français auront moins mal…

Evidemment, quand un travailleur arrive d’un pays de l’Est pour exécuter la même tâche moins cher, c’est une concurrence violente. Je ne le nie pas. Mais l’économiste a une vision « macro » de la situation, au-delà de la personne, du quartier ou de la ville sinistrée. On a essayé d’expliquer que le gâteau, on ne le partage pas, on ne donne pas notre part à l’immigré, mais le gâteau s’agrandit. Ça n’empêche pas les situations difficiles d’exister, que des gens puissent subir la concurrence de plein fouet.

On est très bousculés, on a le droit de dire « aïe », mais on se trompe de diagnostic. Il ne faut pas tout mélanger, penser que des gens vont venir en horde prendre notre place, c’est du délire. C’est un discours qui se veut rationnel mais qui est aberrant. Si les gens perdent leur emploi dans ce qui reste de notre industrie, ce n’est pas à cause des immigrés, mais du système mondialisé, de l’économie concurrentielle à l’échelle internationale.

Comment expliquer la prégnance de cette peur aujourd’hui en Europe ?

L’ouverture des frontières européennes au sein de l’espace Schengen fragilise beaucoup les marchés du travail nationaux. On abolit les frontières internes, et ce manque de frontières favorise le sentiment de perte et de peur. L’enveloppe est importante, elle permet de se définir.

La France a pourtant une longue expérience de l’accueil. Comment expliquer que l’immigré ait toujours cette image négative ?

C’est une question de représentation. Tout le travail de la sociologue Nacira Guénif-Souilamas, l’une des expertes que j’interroge dans le documentaire, est de démonter ces représentations. L’image du garçon arabe dangereux, par exemple, traverse l’histoire depuis la colonisation de l’Algérie. Les représentations parcourent les époques et se cristallisent sous de nouveaux avatars.

L’immigration n’échappe évidemment pas au fantasme, malgré la proximité qui peut exister entre les gens. La France est devenue multiculturelle, mais l’attention se polarise sur cette image du mauvais garçon. On ne met jamais en avant le processus à l’œuvre d’une société qui incorpore petit à petit les nouveaux venus. Il y a des stéréotypes qui ont la dent très dure, qui n’ont rien à voir avec la personne qu’on a en face de nous, mais pré-existent et nous habitent, imprègnent toutes nos interactions sociales.

A chacun de prendre conscience et d’analyser l’image qui lui vient à l’esprit quand il pense à l’immigré : qu’a-t-on derrière la tête, d’où ça vient ? Certains en sont encore à l’ouvrier spécialisé de chez Renault qui ne savait pas bien parler français… L’immigration ça a été ça, ça l’est parfois encore. Mais comme le dit très bien la politologue et sociologue Catherine Wihtol de Wenden dans le film, les immigrés sont aujourd’hui aussi des cols blancs, des gens qui ont un niveau de vie et de qualification supérieur à la moyenne du pays où ils entrent. Si on réfléchit bien, nos représentations en France sont restées bloquées sur un imaginaire colonial complètement dépassé. On n’a pas reprogrammé le disque dur, alors que tout a changé.

 

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